Objet féminin singulier à l’imparfait du disjonctif

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C’est l’étrange histoire d’une société qui a bâti son bonheur avec pour unique critère de réussite celui de la possession. Une société qui s’est auto-baptisée « de consommation » avec l’objet au cœur de son système fonctionnel. Du coupe-ongles à la voiture, de la paire de chaussettes au trois-pièces avec vue sur le périph en passant par le dernier iPhone, l’objet régit nos vies.

Cette étrange société qui porte ostensiblement l’étendard des « droits de l’homme » à la face du monde a également offert, bonne princesse, des droits aux objets eux-mêmes, au point de les humaniser. Ainsi ils sont devenus au fil du temps des êtres à part entière, aux capacités multiples et étonnantes puis-qu’ils sont « intelligents », « connectés » et « communique » avec nous. Frigo, smartphone, voiture, montre, ordinateur, tablette, téléviseur, etc. la liste ne cesse de s’allonger. On finit par les aimer nos objets. On s’attache à eux, parfois ce sont eux qui s’attachent à nous et il arrive même que certains se retrouvent avec l’objet, attachés à un radiateur dans un commissariat ou aux barreaux d’un lit les yeux bandés… mais je m’égare.

Pour entretenir notre frénésie de consommation, la société fait la promotion de ces derniers via les médias et la sacro-sainte publicité. Cette grande prêtresse appelle ses fidèles à se tourner vers le temple consommation non pas cinq fois par jour, mais deux fois six minutes par heure. Des spots-prières qui offrent le beau rôle à la femme.

La femme est au centre des préoccupations du clergé-laïc publicitaire. Il lui a fait la part belle. Pas un spot publicitaire ne passe sans qu’apparaisse au moins une fois une femme. Contrairement aux autres religions qui voilent et couvrent son corps, ici elle doit absolument être court-vêtue. C’est un des fondements de ce monothéisme mercantile côté en bourse. On peut même le qualifier d’intégriste fondamentaliste. La chevelure doit être apparente, la poitrine dénudée est fortement conseillée ; quant aux jambes il est inutile de le préciser tant elles sont systématiquement dévoilées. Le postérieur est régulièrement affiché sans abus, car il faut donner envie aux Cons-ô-Mateurs d’aller plus loin et non pas lui offrir tout sur un plateau. Les sites de rencontres et pornographiques sont là pour ça.

Au fil des années et des centaines de millions de spots publicitaires avalés de gré ou de force, une chose étrange, inconsciente a finalement frappé le consommateur. Son rapport avec la femme a radicalement changé. Sa perception de l’entité féminine a fini par se confondre avec les produits auxquels la religion marchande l’a associé de force. Plus étrange encore, les femmes elles-mêmes souffrent de cette confusion. L’horrible réalité qu’on refusait de voir est apparue au grand jour : la femme est devenue un objet. Les décennies ont passé et la masse s’en est finalement accommodée au point que les dernières générations de consommateurs sont incapables de faire la différence entre eux-mêmes, les femmes et les objets. À leurs yeux tout se vend, tout s’achète, tout se négocie !


Ce serait dommage de rater la vie trépidante de tous ces objets en maillot de bain filmés sous toutes les coutures… allez vite ça commence… ah, mince, y a la pub avant !


C’est sur ce tas de détritus idéologique qu’un beau matin est apparu un objet singulier, non formaté, ayant sa réflexion propre, qui prit la parole pour dénoncer ce monde factice et mortifère de la marchandisation globalisée. Un objet qui parle ? Pourquoi pas, dans une société où les chiens portent des vêtements, où l’ont peut épouser son vélo, où des femmes à barbe chantent et où des hommes accouchent, oui c’est possible.

Discours après discours, il a su fédérer de nombreux objets de toutes sortes autour de lui. Ensemble ils ont pris l’initiative d’attaquer la société consumériste puisque les Hommes en étaient incapables. C’est ainsi que des objets dénoncèrent la course folle au voyeurisme malsain qui pousse les objets à systématiquement se déshabiller, de plus en plus jeunes, à se refaire les seins, remonter les fesses, lifter le visage, botoxer les lèvres. Ils dénoncèrent également le diktat du paraître toujours plus jeune, avoir la peau ferme, les mains douces, à s’épiler, avoir les dents blanches, l’haleine fraîche, le teint hâlé, la chasse aux rides et la course folle aux cheveux soyeux, forts, brillants, en pleine santé, bouclés, coupés, permanentés, colorés parce que l’objet le vaut wpid-wp-1441597657879bien.

Ils n’hésitèrent pas à montrer du doigt la course au ventre plat, à la ligne svelte, à la mode vestimentaire perpétuelle, aux produits spécialement ciblés pour l’objet-ménagère de moins de cinquante ans et à la dictature du maquillage, des cosmétiques, des shampoings, des après-shampoings, des pendant le shampoing. Sans oublier les objets dénudés posant lascivement sur des affiches servant de faire-valoir pour vendre une voiture, un yaourt, un gel douche ou un paquet de biscuits. Ils refusèrent que l’on considérât l’objet comme un vulgaire bout de viande. La démarche de ces objets était d’autant plus difficile qu’on leur a patiemment mis dans la tête l’idée saugrenue qu’ils étaient des objets libérés. Et Dieu sait que ce n’est pas si facile de l’être, si l’on se fie à ce que chantait Cookie Dingler. Dans cette optique, les objets se devaient d’avoir des rapports sexuels sans partenaire fixe (et en dehors de tout lien marital cela va de soi) puis-qu’ils sont l’égal de l’homme. Et deviner quoi : c’est l’homme qui l’a décidé.

Les objets peuvent et doivent être aussi volages et consommateurs de sexe que l’homme. Mais comme c’est l’objet qui porte l’enfant, on lui impose la pilule, la ligature des trompes. Si ça ne suffit pas, l’objet peut se faire avorter assez facilement. En parallèle, l’homme doit combler cet objet sexuel, qu’il a façonné selon ses desiderata en l’incitant à (faussement) brûler son soutif un soir de septembre 68 et lui ayant quelques mois plus tôt susurré à l’oreille « Aujourd’hui il est interdit d’interdire ». Il doit en conséquence se bourrer de viagra et de films pornos pour lui donner satisfaction et/ ou satisfaire sa propre frustration. À défaut de virilité assumée, il peut toujours au choix s’agrandir/s’élargir le pénis… ou se stimuler en visionnant toutes les perversions sexuelles possibles et imaginables qu’il peut regarder sans limite sur les chaînes de télévision payantes dédiées et sur internet où des centaines de milliers d’objets s’humilient de la plus vile des manières.

Les objets ont donc manifesté, fièrement, par centaines de millions dans les rues de la société de consommation tandis que les humains devenus objet de curiosité restaient sagement chez eux terrorisés, leur carte bleue à la main, prêts à consommer à la moindre recommandation télévisuelle, l’objet-dieu tout puissant

Hélas, l’obsolescence programmée a eu raison du mouvement de révolte. Tout est finalement rentré dans l’ordre, tel que défini par la secte intégriste de la société laïque de consommation.

Ainsi se conclut l’histoire étrange d’un objet qui en a eu marre qu’on le prît pour une femme.

Heureusement, tout ceci n’est que fiction. Ce genre d’histoire n’aura jamais lieu en France, car nous sommes garants de l’égalité et de la justice pour tous. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on affirme à la face du monde que le voile humilie la femme en la soumettant à l’autorité de son mari. C’est une régression, une atteinte à sa dignité ! Il faut que cela cesse. Si possible maintenant, car là, tout de suite y a Koh-Lanta qui commence ! Ce serait dommage de rater la vie trépidante de tous ces objets en maillot de bain filmés sous toutes les coutures… allez vite ça commence… ah, mince, y a la pub avant !

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