Définition d’un vrai patriote

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Petit Message aux vaillants pro remigration, se revendiquant patriote, “catholique” et courageux nationaliste, chantre du bien, du beau, du vrai. Le jour où vous arriverez à ce stade de don de soi , de sacrifice et de sincérité désintéressé, on en reparlera. Lisez donc cette histoire vraie et ensuite taisez-vous à tout jamais !

 

***

Toute guerre a suscité ses héros, mais la Seconde Guerre mondiale sans doute plus encore, car ceux qui se sont engagés dans la Résistance l’ont fait volontairement. C’est d’eux-mêmes qu’ils ont accepté le danger, voire le sacrifice. Et de sacrifice, il n’en est peut-être pas de plus terrible que celui qu’a consenti Albert Fontaine, un jour de 1942.

Nous sommes le 25 avril, à Thonon-les-Bains, sur les bords du lac Léman. Dans cette ville calme et harmonieuse, il faut faire un effort d’imagination pour se figurer que le monde est en guerre.

Albert Fontaine, lui, le sait bien. Capitaine de réserve, il est de ceux qui n’acceptent pas l’Occupation. Habitant Saint-Jean, en Haute-Savoie, il était sur le point de rejoindre un maquis lorsqu’il a reçu à son bureau un coup de téléphone du colonel Martin, son ancien supérieur: ” Je suis à Thonon. Venez me voir. “

Ce coup de téléphone bref, ce rendez-vous sans explication ne l’ont qu’à moitié surpris. Il imagine très bien le colonel Martin dans la Résistance. Il se sent fier qu’il ait pensé à lui.

Albert Fontaine marche sans se presser le long du lac. De loin, il aperçoit la haute silhouette aux cheveux gris. Même dans le civil, le colonel a gardé cette démarche un peu mécanique qui trahit le militaire de carrière.

Une rapide poignée de main. Le colonel Martin entre immédiatement dans le vif du sujet:

-Heureux de vous voir, Fontaine. Votre avis sur la situation ?

-Celui de tout Français qui se respecte, mon colonel.

-Je n’ai jamais douté de vous, Fontaine. Mais ce que j’ai à vous confier n’est pas commode…

-Je ne demande qu’à me battre.

-Pour vous, j’ai plus difficile que commander un maquis.

Et le colonel Martin expose la mission très spéciale qu’il lui a réservée:

-Ici, à Thonon, nous recevons un certain nombre de messages en provenance de Suisse. Il s’agit de les passer en zone occupée et de les déposer dans des lieux convenus à Paris. Vous êtes l’homme idéal pour cela. La papeterie que vous dirigez à Saint-Jean a son siège social à Paris et vous pouvez y faire des voyages fréquents sans attirer l’attention. Seulement…

Le colonel Martin se retourne vers son ancien capitaine:

-Seulement, les autorités de Vichy et les Allemands ne doivent avoir aucun soupçon. Et, pour cela, il n’y a qu’un moyen: vous devrez passer aux yeux de tout le monde pour un collaborateur convaincu.

Albert Fontaine a pâli.

-C’est… indispensable, mon colonel ?

-Indispensable. De plus, votre femme et votre fils ne doivent être à aucun prix dans le secret. Il ne faut pas qu’ils parlent au cas où ils seraient… questionnés.

-Mais vous imaginez ce qu’ils vont penser de moi ?

-Vous êtes libre de refuser. Je n’ai pas à vous dicter votre destin.

Albert Fontaine regarde le lac Léman, si calme en cette matinée de printemps. Il était prêt à affronter l’ennemi, à donner sa vie, mais pas à cela, pas à passer pour un traître aux yeux de tous les êtres qui lui sont chers. Pourtant on ne choisit pas sa place dans une armée. Il faut faire la guerre au poste qu’on vous assigne. Il s’entend répondre:

-A vos ordres, mon colonel !

Albert Fontaine est un homme prudent. Dans son village de Saint-Jean, il a toujours évité de faire part de ses sentiments anti-allemands, sauf à sa famille et à de rares amis. Eux seuls vont être choqués; les autres ne se rendront compte de rien.

Joseph, le patron du bistrot, fait justement partie de ces rares amis. C’est un dimanche après-midi qu’Albert décide d’agir. Le café est plein. Une bonne partie du village est là. Il s’adresse d’une voix forte au patron:

-Joseph, j’offre une tournée générale à la santé du Maréchal.

Joseph, totalement décontenancé, s’exécute, l’air stupéfait. Avant de lever son verre, Albert Fontaine proclame, d’une voix toujours aussi forte:

-Dans un sens, ce n’est pas mauvais que les Allemands nous aient remis à notre place. On dira ce qu’on voudra, mais ces gens-là, au moins, ils ont le sens de l’organisation. Et puis ils sont corrects.

A la maison, c’est bien pire. Jeanne, la femme d’Albert Fontaine, est institutrice. Ils forment un couple uni. Ses opinions, elle les exprime peu, simplement parce que ce n’est pas nécessaire. Albert et elle pensent la même chose, ils le savent parfaitement.

Quant à leur fils, Gabriel, dix-huit ans, il travaille à la papeterie avec son père pour lequel il a la plus grande admiration. Ce soir-là, comme tous les soirs, il va tourner le bouton du poste de TSF, branché sur la radio de Londres. Les premiers grésillements crépitent quand Albert Fontaine lance sèchement:

-Eteins-moi ça !

Gabriel reste la main sur le bouton.

-Mais enfin, papa, tu es fou !

-Éteins-moi ça, je te dis ! C’est du bourrage de crâne !

Jeanne, ahurie, intervient à son tour:

-Albert, qu’est-ce qui t’arrive ?

Albert Fontaine tape du poing sur la table:

-Je ne veux plus entendre parler de la guerre ! On l’a perdue, un point c’est tout.

Et sur ce, il va se coucher.

À partir de ce moment, tout change dans l’existence d’Albert Fontaine. Des gens qui le regardaient jusque-là avec méfiance se montrent désormais chaleureux. C’est le cas en particulier du maire de Saint-Jean qui n’hésite pas à le présenter aux nombreuses relations qu’il a.

Grâce à lui, l’industriel s’introduit dans les milieux officiels du département. Il joue parfaitement son rôle de chef d’entreprise, soucieux avant tout de faire tourner son usine. Il s’acquiert rapidement une réputation de ” bon Français “, d’homme d’ordre, absolument insoupçonnable d’avoir des activités subversives.

Mais cela, Albert Fontaine le paie très cher. Un jour, Joseph l’a mis à la porte de son café en lui disant avec dégoût:

-Moi, je ne sers que les amis !

Le plus douloureux, c’est en famille que cela se passe. Jeanne et Gabriel, qui avaient d’abord cru à un moment de dépression passagère, ont fini par comprendre que c’était sérieux. Au bout de quelques semaines, plus personne ne se parle autour de la table familiale; et c’est dans ces conditions que, après avoir effectué un crochet par Thonon, Albert Fontaine accomplit son premier voyage à Paris.

Toute l’année 1942 se passe ainsi. Ses missions sont des pleins succès, mais sa vie privée est devenue un supplice.

En rentrant de Paris, un jour de décembre 1942, Albert trouve sa femme en larmes. Sans un mot, elle lui tend une feuille de papier. C’est une lettre de Gabriel: ” Ma chère maman, je rejoins le maquis. Je veux effacer la honte que papa a jetée sur notre famille. Je lui souhaite de profiter tant qu’il pourra de ses amis allemands. Mais cela ne durera pas long-temps. Je t’embrasse. Gabriel. “

Albert Fontaine tient la feuille en tremblant. Il garde le silence. Jeanne s’adresse à lui sur un ton qui est proche de la haine:

-Tu es fier de toi ?

Albert Fontaine crispe les mâchoires. L’héroïsme dont il fait preuve en ce moment est peut-être plus grand encore que s’il chargeait sous les balles.

Février 1943. Lors d’un de ses voyages qui sont devenus pour lui une routine, Albert Fontaine se rend, comme d’habitude, à Thonon. Mais, alors que les fois précédentes c’était une personne inconnue qui lui remettait les messages, cette fois, c’est le colonel Martin lui-même qui est au rendez-vous.

-Je tiens à vous féliciter, Fontaine. Vous avez fait de l’excellent travail et je sais que ce n’était pas dans des conditions faciles.

Albert Fontaine se sent plus ou moins inquiet. Il n’aime pas beaucoup ce genre d’entrée en matière. Il attend anxieusement la suite.

-Vous êtes un de nos meilleurs agents. C’est pourquoi je vous ai choisi pour une autre mission. Vous allez partir pour Londres.

-Tout de suite ?

-Oui. Vous vous rendrez à Paris comme prévu. Là, un de nos hommes se chargera de vous. Je ne sais pas combien de temps vous resterez à Londres. Peut-être toute la durée de la guerre. Votre mission vous sera expliquée là-bas. Une question à poser ?

Évidemment, il a une question à poser:

-Et ma femme ? Qu’est-ce que je vais lui dire ?

-Vous lui écrirez de Paris en lui disant que vous avez décidé de rester dans la capitale. Je vous laisse imaginer une explication plausible.

Albert Fontaine est désemparé:

-Mais il n’y en a aucune ! Elle va croire que c’est une rupture, s’imaginer que j’ai trouvé une autre femme là-bas…

Le colonel tend la main à son interlocuteur pour lui faire comprendre que l’entretien est terminé.

-C’est à vous de voir… Cela ne me regarde pas. C’est la guerre.

Oui, la guerre. Mais celle d’Albert Fontaine n’est vraiment pas comme les autres.

Une fois à Paris, il écrit donc la lettre demandée, ajoutant tout de même à la fin: ” Je te supplie de me faire confiance. “, Mais est-ce que ce sera suffisant ? Est-ce qu’elle pourra comprendre ?

Ces questions, Albert Fontaine se les pose pendant toute la guerre. Car sa mission l’oblige à rester à Londres. Il ne rentre en France qu’en septembre 1944 après la Libération. Le courrier fonctionne mal pendant cette période de bouleversement. Les lettres qu’il envoie à Saint-Jean restent sans réponse.

Les combats ne sont pas terminés et Albert Fontaine est affecté comme commandant dans une unité régulière. Mais il demande auparavant l’autorisation de se rendre chez lui, en Haute-Savoie. Malgré les difficultés et les dangers du voyage, il veut tout de suite aller dire la vérité à sa femme, à son fils, à ses amis.

En réponse, c’est une visite qu’il reçoit: celle de l’ancien colonel Martin devenu général. Son supérieur n’a plus l’allure glaciale qu’il affectait lors de leurs rencontres à Thonon. Il semble même ému.

-J’ai des nouvelles de Saint-Jean. Vos faits de guerre ont été rendus publics. Quand vous retournerez là-bas, vous serez accueilli comme un héros.

-Et ma femme ? Mon fils ?

Le général Martin s’éclaircit la voix:

-Votre fils, lui aussi, a été un héros.

-A été?

-Gabriel Fontaine est tombé au champ d’honneur. Il a été cité à l’ordre de sa division.

Albert Fontaine s’est immobilisé. Le général
poursuit:

-Ce n’est pas le moment d’y aller. On a trop besoin de vous ici.

Albert se met à crier:

-C’est ma femme qui a besoin de moi ! Allez-vous-en ! Je pars tout de suite…

Le général Martin pose sa main sur le bras de son subordonné:

-N’y allez pas, Fontaine. Elle est malade… à l’hôpital…

Albert Fontaine bondit:

-Malade ? Je devrais déjà y être !

Le général Martin le retient dans son élan:

-Elle est à l’hôpital psychiatrique de Thonon. C’est depuis la mort de votre fils… Elle n’est pas en état de vous voir. Elle ne vous reconnaîtrait pas. Courage, mon vieux !

Malgré l’avis du général, Albert Fontaine a sauté dans sa jeep et filé à tombeau ouvert en direction de Thonon. Il s’est présenté aussitôt à l’hôpital en grand uniforme de commandant, Légion d’honneur sur la poitrine, espérant ainsi provoquer chez sa femme le choc qui la sauverait. Mais en le voyant, Jeanne, après un long moment de silence, s’est écriée:

– C’est toi, Gabriel ? Je savais que tu reviendrais… Comme je suis fière de toi, mon enfant !

Et Albert Fontaine a répondu:

-C’est moi, maman… Je suis revenu. La guerre est finie.

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